Sans sponsor tunisien, qui paie la biennale Jaou Tunis ?
Pas un sponsor tunisien cette année. Soufiane Feki me l'a dit sans détour quand je l'ai interrogé sur l'argent de la biennale Jaou Tunis, le 20 octobre dans Midi à la carte, sur RTCI. Directeur de projets de la Fondation Kamel Lazaar depuis 2023, il connaît les deux côtés de la gestion culturelle : il a dirigé le Centre des musiques arabes et méditerranéennes, puis le Théâtre de l'Opéra de Tunis, avant de rejoindre la fondation qui porte Jaou.
La huitième édition se tient du 23 octobre au 22 novembre 2026, dans plusieurs lieux de Tunis. Andrea Bellini m'avait présenté le contenu artistique la semaine précédente. Cette fois, je voulais parler de l'envers du décor : qui paie, qui travaille, ce que coûte une biennale d'art contemporain en Tunisie, et ce qu'on peut mesurer de son effet.
Une biennale Jaou Tunis sans sponsor tunisien
La fondation a commencé à chercher des fonds un an avant l'ouverture, « jour pour jour », selon Soufiane Feki. Dossiers préparés, partenaires connus et nouveaux contactés. Résultat : aucun sponsor tunisien en 2026, alors que des entreprises et des groupes avaient soutenu les éditions précédentes.
La culture attire moins les sponsors que le divertissement, et l'art contemporain encore moins. Il évoque aussi des conditions économiques difficiles pour les entreprises. Et il dit une chose que j'entends rarement de la part d'un organisateur : « il se peut que nous n'ayons pas vraiment su faire les choses correctement ». La fondation analysera la situation après la clôture.
Le budget de Jaou Tunis : 2 400 000 dinars, et une bonne partie gérée depuis Genève
Le budget de cette édition dépasse « de loin » celui de 2024. D'après Soufiane Feki, il avoisine 2 400 000 dinars. La raison tient à une coproduction : la Biennale de l'Image en Mouvement, avec le Centre d'Art Contemporain Genève, qui présente 16 nouvelles installations en première mondiale.
Ce chiffre ne veut pas dire que 2 400 000 dinars entrent en Tunisie. Une bonne partie est gérée directement par le centre genevois : cachets des artistes, budgets de production, certains médias européens. « C'est pas de l'argent qui rentre, ni en Tunisie, ni dans les caisses de la Fondation. » La Fondation Kamel Lazaar, elle, prend en charge l'installation sur place, le matériel technique et sa location, dans un partenariat qu'il décrit comme du 50-50.
Autre soutien important cette année : un projet européen Europe Créative avec la Fondation Art Explora. La coopération suisse finance aussi des travaux à la caserne El Attarine, dans la médina.
Une caution de 56 000 dinars bloquée
Pour les installations vidéo, la fondation a fait venir du matériel de Berlin : des vidéoprojecteurs et des objectifs introuvables en Tunisie. Au dédouanement, une caution a été exigée. Le label culturel du festival et une lettre de la ministre des Affaires culturelles attestant d'un usage temporaire n'ont pas suffi. Résultat : 56 000 dinars bloqués. La fondation les récupérera, mais ne peut pas s'en servir pendant la biennale.
Billetterie : moins de 4 % des recettes
Toutes les expositions, tous les ateliers et toutes les rencontres sont gratuits, soit environ 80 % de la biennale selon Soufiane Feki. Des billets sont à 5 dinars, pour une raison pratique : avec une entrée gratuite, une salle devient difficile à gérer. Les grands concerts sont payants parce que leur production coûte cher.
Au total, la billetterie représente moins de 4 % des recettes de Jaou. « On fait pas ça pour l'argent », résume-t-il. Il plaide en revanche pour une réforme des démarches auprès des institutions publiques. Les dossiers sont très lourds, et la fondation a déjà payé en taxes plus de la moitié de ce qu'elle compte encaisser en billetterie.
La caserne El Attarine, préservée par l'usage
Toute la philosophie de la fondation tient en une formule : la préservation par l'usage. La caserne El Attarine est restée fermée pendant des années, et l'humidité a abîmé le bâtiment. Avec le soutien de la coopération suisse, l'installation électrique et la toiture ont été reprises. Soufiane Feki raconte aussi comment la fondation a convaincu le chantier-école de l'IECD, dont Xavier Bresnu m'avait parlé quelques semaines plus tôt, de s'installer dans la caserne.
Son estimation : avec de petits moyens, année après année, la caserne pourrait être restaurée en 4 ou 5 ans. « On n'est pas conscient des bijoux qu'on a dans notre pays, malheureusement. »
Compter le public d'une exposition sans porte
En 2022, les organisateurs ont annoncé plus de 70 000 personnes touchées. Je lui ai demandé comment on arrive à ce chiffre. La grande exposition de photos était installée sur le terre-plein de l'avenue Habib Bourguiba, sur 120 mètres. La fondation a pris les statistiques de l'Institut national de la statistique sur les usagers du train TGM à La Marsa, et a compté 2 % d'entre eux comme visiteurs. Elle y a ajouté environ 12 000 personnes venues aux autres expositions, aux concerts et aux performances.
Soufiane Feki le reconnaît lui-même : ce n'est pas un chiffre précis, puisqu'une exposition en plein air n'a pas de porte pour compter les gens. Il le juge réaliste. Cette année, sans la grande exposition de l'avenue, il s'attend à moins : l'objectif est de 30 000 personnes.
La médiation culturelle, indicateur de réussite de Jaou 2026
Musicien et musicologue, il dit avoir mis beaucoup de temps à comprendre l'art contemporain. D'où sa priorité pour cette édition : la médiation culturelle. Douze médiateurs payés et formés accompagnent le public de Becoming the Ocean et de Contre;Courant. La fondation a écrit aux écoles et reçoit déjà des demandes de visites de groupes. Des dispositifs visent aussi ce qu'il appelle les publics empêchés : personnes malentendantes, neurodivergentes, en situation de handicap.
Jaou Lab : 300 étudiants, et après ?
En 2024, Jaou Lab a accueilli 300 étudiants de 17 établissements. Je lui ai demandé s'il pouvait citer un participant qui a trouvé un emploi grâce au programme. « Pour être honnête, non. » La fondation n'a ni les moyens ni la méthode pour suivre ces parcours. Il cite toutefois d'anciens participants devenus médiateurs rémunérés cette année. Jaou Lab continue en 2026, avec moins de moyens : 60 étudiants des régions et 60 du Grand Tunis.
Une vitrine pour le pays
Environ 250 invités sont attendus de Suisse, de Londres, de France et d'Allemagne. Pour Soufiane Feki, Jaou est aussi une vitrine pour tout le pays : la gastronomie, la culture, les artistes, les jeunes femmes. Plus de 60 % des jeunes de Jaou Lab et des stagiaires sont des femmes. Quant à 2028, il n'y a pas encore réfléchi : l'équipe est dans le feu de l'action.
En fin d'émission, je lui ai suggéré d'inviter dès maintenant à la biennale les responsables publics qui n'ont pas répondu à ses courriers. Il a promis de le faire.
Le highlights ci-dessus résume l'interview en un peu plus de quatre minutes. Les deux parties complètes sont en ligne sur YouTube :
Partie 1, financer et organiser : https://www.youtube.com/watch?v=urRZzobAqQ4
Partie 2, bilan, leçons et avenir : https://youtu.be/OKmgdE0rdSA
Midi à la carte, RTCI, 20 octobre 2026. Invité : Soufiane Feki, directeur de projets de la Fondation Kamel Lazaar. Réalisation vidéo : Rym Trabelsi. Réalisation audio : Houweida Bizid.

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