Chantier-école de la caserne El Attarine : former des jeunes au patrimoine dans la médina de Tunis

Deux semaines pour des ouvriers aguerris, deux mois pour des apprentis. C'est par cette comparaison que Xavier Bresnu, directeur pays de l'IECD (Institut européen de coopération et de développement) en Tunisie, a résumé l'esprit du chantier-école de la caserne El Attarine, dans la médina de Tunis. Je l'ai reçu le 29 septembre 2026 dans Midi à la carte, sur RTCI, pour comprendre ce qui a été restauré cet été, et surtout ce que les jeunes formés emportent avec eux.

Xavier Bresnu, directeur pays de l'IECD en Tunisie, dans le studio de RTCI

Un chantier-école de patrimoine au cœur de la médina

Le chantier s'est tenu du 15 juillet au 20 septembre 2026. 28 jeunes y ont été formés. Ils venaient de la formation professionnelle et de l'enseignement supérieur. Des maîtres-artisans, des formateurs techniques et l'équipe du chantier les ont encadrés.

Le travail réalisé, avec des techniques anciennes :

  • deux salles du premier étage, avec leurs enduits et leurs sols
  • l'étanchéité du toit

Le chantier s'inscrit dans SAWN, un projet de coopération tuniso-français sur la préservation du patrimoine, prévu de 2025 à 2027. Il est financé par le Fonds Équipe France et coordonné par le service de coopération de l'ambassade de France et l'Institut français de Tunisie. Sur la caserne, l'IECD a travaillé avec l'Institut national du patrimoine (INP), la Fondation Kamel Lazaar, qui cofinance les travaux, l'Association de sauvegarde de la médina de Tunis et le GIE Mdinti.

Former ou tenir les délais : un faux dilemme

Ma première question portait sur une tension évidente. Un chantier-école doit livrer des travaux et former des jeunes en même temps. Que faire quand les deux entrent en conflit ? La réponse de Xavier Bresnu a été nette :

« On ne choisit pas entre les deux, parce qu'en chantier-école, c'est avant tout un gros travail de préparation. »

Le choix du bâtiment a été décisif. La caserne était en bon état structurel, vérifiée en amont par un ingénieur. Les jeunes n'ont donc pas été cantonnés au déblaiement. Ils ont pratiqué des gestes précis : décaper, préparer les mélanges à la chaux, reposer les enduits. Les voûtes en plâtre, trop techniques pour la durée du chantier, sont restées aux mains des professionnels.

Plâtre et chaux : des savoir-faire qui ne se transmettent plus

Pourquoi ces matériaux ? Parce qu'aujourd'hui, on construit vite et au ciment. Xavier Bresnu parle de « gestes qui ne sont plus transmis dans le cadre de la formation classique ». Les professionnels du bâti ancien lui disent avoir du mal à trouver des ouvriers formés à ces pratiques.

Pour l'étanchéité, j'ai demandé s'il fallait garder la technique ancienne ou passer à des méthodes modernes. Sa réponse : la chaux est « un matériau qui est vivant, contrairement au ciment », plus adaptée au climat et aux saisons. Il a pris soin de préciser qu'il n'est pas spécialiste, et que des ingénieurs pourraient le contredire. J'apprécie cette honnêteté.

Le chantier a aussi eu ses contraintes : l'évacuation des déchets par tracteur, la nuit, dans les ruelles de la médina, et surtout la chaleur sur le toit au mois d'août. L'équipe a adapté les horaires, avec un travail le matin, sans pour autant « mettre les jeunes dans une bulle de protection ».

Architectes et apprentis sur le même échafaudage

Ce qui a le plus surpris l'encadrement, selon Xavier Bresnu, c'est la synergie entre des profils très différents : des apprentis des centres de l'Agence tunisienne de la formation professionnelle, et des étudiants en architecture et en patrimoine. Des corps de métier interdépendants, qui se croisent pourtant rarement. Les premiers repartent avec des compétences à faire valoir sur le marché du travail. Les seconds comprennent mieux la réalité des matériaux et du travail des ouvriers.

Une attestation, pas un diplôme

C'est le point le plus sensible de l'interview. Les jeunes ont reçu une attestation, qui n'a pas valeur de diplôme, faute de référentiel pour un chantier-école. Alors, qu'est-ce qui prouve à un employeur qu'ils savent poser un enduit à la chaux ?

Xavier Bresnu ne contourne pas la question. Tant que l'employeur n'aura pas testé, il ne pourra pas en être sûr. La garantie, pour l'instant, ce sont les formateurs eux-mêmes, des professionnels reconnus par leurs pairs. À court terme, il mise sur une reconnaissance par les fédérations du bâtiment, plus rapide que la création d'un référentiel d'État, qui prendra probablement des années.

Quant aux débouchés, il reconnaît que le patrimoine reste une niche. Mais il voit un marché qui va se développer, en Tunisie et au-delà : les techniques de construction tunisiennes se retrouvent au Maroc, en Algérie et dans tout le bassin méditerranéen.

En fin d'interview, je lui ai demandé si les jeunes étaient payés. Réponse : oui, « mais ça n'a pas joué sur la motivation. Ils ont travaillé plus que leur rémunération ne leur offrait. »

Et après la caserne El Attarine ?

Deux autres sites sont à l'étude pour de futurs chantiers-écoles dans le cadre de SAWN : au Fondouk des Français et à l'immeuble La Nationale. Les discussions sont en cours, sans date ni durée arrêtées. L'IECD espérait démarrer à l'automne, sans certitude.

Xavier Bresnu a aussi présenté le dispositif Nouvelle Chance, que l'IECD mène à Sousse et à Kairouan pour le ministère de l'Emploi et de la Formation professionnelle. Il accompagne des jeunes de 18 à 30 ans en décrochage. Selon lui, 730 jeunes ont déjà été accompagnés en deux ans, sur un objectif de 1 000. Ces jeunes pourront rejoindre les prochains chantiers si les métiers du bâtiment les intéressent.

Pour voir le résultat du travail, la caserne accueillera l'exposition « Becoming the Ocean » du 24 octobre au 22 novembre 2026, dans le cadre de Jaou Tunis.

Une précision sur la caserne

À l'antenne, j'ai dit que la caserne datait de 1922. C'est inexact : 1922 est l'année de son classement comme monument historique, le 25 janvier. Le bâtiment a été construit au début du XIXe siècle, sous Hammouda Pacha. Il a abrité la Bibliothèque nationale jusqu'en 2005, et le site relève aujourd'hui de l'INP.

Ce que je retiens

Ce chantier-école montre qu'on peut restaurer un monument et former des en même temps, à condition de choisir le bon bâtiment et de préparer le terrain. La vraie question reste ouverte : la reconnaissance de ces compétences. Sans dispositif de reconnaissance, la valeur de l'attestation dépend encore des professionnels qui l'ont délivrée et de la reconnaissance que lui accorderont les employeurs. C'est le chantier suivant, et il ne dépend pas que de l'IECD.

L'interview complète, en deux parties :

Invité : Xavier Bresnu, directeur pays de l'IECD en Tunisie. Réalisation vidéo : Solaima Awedi et Ranim Chaibi. Réalisation audio : Olfa Bchir. Interview du 29 septembre 2026, Midi à la carte, RTCI, Karim Benamor.

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