Chakchouka : les albums-concepts, ou quand un disque devient une œuvre

Chakchouka : les albums-concepts, ou quand un disque devient une œuvre

Jeudi soir, Chakchouka a consacré trois heures à une question simple en apparence : à partir de quand un disque cesse-t-il d'être une collection de chansons pour devenir un tout ? Trente-sept titres, dix-sept projets, huit chapitres, et une date de diffusion choisie précisément pour son anniversaire. 


Un anniversaire à 35 ans pile

Le 17 septembre 1991, Guns N'Roses publie le même jour deux albums complets, Use Your Illusion I et Use Your Illusion II. Le geste est rare dans l'histoire du rock. Aux États-Unis, Use Your Illusion II se classe numéro un et Use Your Illusion I numéro deux du Billboard 200, deux disques d'un même groupe occupant simultanément les deux premières places.

Trente-cinq ans jour pour jour avant la diffusion de cet épisode. C'est ce geste, un projet trop grand pour un seul disque, qui a fixé le thème de la soirée et qui la referme, deux heures et quarante minutes plus tard, avec System of a Down.

Sinatra pose la première pierre

En 1955, Frank Sinatra publie In the Wee Small Hours chez Capitol. Le Smithsonian le cite explicitement parmi les disques avec lesquels Sinatra a été pionnier du concept album. Rien n'y raconte une histoire, aucun personnage n'y apparaît. Une seule idée, l'insomnie et la solitude nocturne, tient les seize chansons ensemble du premier au dernier morceau. C'est la forme la plus simple que peut prendre un concept album, et la première historiquement dans cette sélection.

L'émission profite de ce point de départ pour glisser une mise en garde. Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles, sorti en 1967, a beau porter depuis des décennies l'étiquette de concept album fondateur, le concept du faux groupe en concert ne structure réellement que le morceau titre, sa reprise, et en partie With a Little Help from My Friends. Les Beatles eux-mêmes ont ensuite relativisé cette réputation.

Une idée peut suffire à tenir un disque entier

En 1940, Woody Guthrie publie Dust Bowl Ballads chez Victor Records, écrit après avoir lui-même traversé l'exode des Grandes Plaines vers la Californie. Do Re Mi raconte l'accueil que réservait alors la police de Los Angeles aux migrants sans ressources, un épisode réel resté dans l'histoire sous le nom de Bum Blockade.

En 1964, Johnny Cash publie Bitter Tears chez Columbia, entièrement construit autour du traitement des peuples amérindiens par les États-Unis. Custer inverse le regard habituel sur la défaite du général à Little Bighorn en 1876. The Ballad of Ira Hayes ramène cette histoire collective à un destin individuel, celui d'un des soldats qui hissent le drapeau américain sur Iwo Jima en 1945.

En 1971, Marvin Gaye publie What's Going On sur Tamla, label de Motown. La Library of Congress le classe comme un concept album qui mêle convictions spirituelles et commentaire social. What's Happening Brother s'inspire directement des conversations de Marvin avec son frère Frankie, revenu du Vietnam. Mercy Mercy Me, sous-titré The Ecology, paraît un an après le tout premier Earth Day, célébré le 22 avril 1970.

Quand un personnage prend le contrôle du disque

En 1972, David Bowie publie The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars. Bowie a lui-même précisé que le disque n'est pas un récit parfaitement linéaire, plutôt une série de scènes. Dans le scénario qu'il a détaillé à William Burroughs, ce sont des extraterrestres appelés les Infinites qui démembrent Ziggy sur scène pendant Rock 'n' Roll Suicide, afin de prendre une forme matérielle à travers lui.

En 2010, Janelle Monáe publie The ArchAndroid. Son personnage, Cindi Mayweather, androïde de la ville imaginaire de Metropolis, existe depuis l'EP Metropolis: Suite I, sorti en 2007. Cette mythologie traverse ensuite The ArchAndroid puis The Electric Lady, avant que Monáe ne s'en éloigne avec Dirty Computer en 2018.

Le disque comme roman

En 1975, Willie Nelson publie Red Headed Stranger, l'histoire d'un prédicateur itinérant après la trahison de sa femme. Le récit installe la douleur, bascule sur un double meurtre, puis se referme des années plus tard sur une résolution, juste avant l'instrumental Bandera qui clôt matériellement l'album.

En 2012, Kendrick Lamar publie good kid, m.A.A.d city, sous-titré sur la pochette même a short film by Kendrick Lamar. Le disque ne raconte pas les événements dans l'ordre où ils se sont produits. Sing About Me, I'm Dying of Thirst dure plus de douze minutes et revient sur la mort d'un ami de Kendrick, avant de devenir le vrai basculement émotionnel de tout l'album.

Le rock opera traverse les décennies

En 1969, The Who publie Tommy, l'œuvre qui impose le rock opera auprès du grand public. Enfant, Tommy assiste à un meurtre reflété dans un miroir, puis se coupe du monde après que ses parents lui ont ordonné de nier ce qu'il a vu et entendu.

En 2004, Green Day publie American Idiot. Billie Joe Armstrong a expliqué vouloir écrire un mini-opéra inspiré par A Quick One, morceau des Who de 1966. Trente-cinq ans après Tommy, le format n'a rien perdu de sa capacité à porter un disque entier.

Construire un monde entier

En 2000, le trio Deltron 3030 publie son premier album éponyme, situé en l'an 3030 dans un futur dominé par des corporations toutes-puissantes. Le groupe ne reviendra sur cette histoire que treize ans plus tard, avec une suite directe intitulée Event 2.

En 1998, Fear Factory publie Obsolete. Le livret original présente l'histoire sous forme de scénario complet, signé Burton C. Bell, situé en 2076 dans un monde où les machines ont pris le contrôle sur l'humanité.

L'Histoire réelle comme matière première

En 2015, le groupe britannique Public Service Broadcasting publie The Race for Space, construit à partir d'archives sonores réelles. Le morceau titre s'ouvre sur un extrait du discours de John F. Kennedy à l'université Rice, le 12 septembre 1962.

En 2012, le groupe suédois Sabaton publie Carolus Rex, qui raconte l'ascension puis l'effondrement de la puissance suédoise entre le début du dix-septième siècle et le début du dix-huitième. Poltava fait basculer le récit sur la défaite de 1709 face à la Russie.

En 2011, PJ Harvey publie Let England Shake, nourri des récits de la bataille de Gallipoli en 1915. Written on the Forehead déplace ensuite ce regard vers notre époque, Harvey ayant elle-même précisé que ce morceau parle de l'Irak contemporain.

Quand un disque ne suffit plus

Quatorze ans après Guns N'Roses, System of a Down publie Mezmerize puis Hypnotize, à six mois d'écart, en 2005. Le groupe n'avait pas prévu au départ de sortir deux albums, mais devant la quantité de morceaux et leur cohérence, il décide de répartir le projet en deux volets. Une version brève de Soldier Side ouvre Mezmerize en introduction, sa version complète referme Hypnotize six mois plus tard, et boucle littéralement la boucle entre les deux disques.

Pourquoi ce thème fonctionne

Huit chapitres, trente-sept titres, et à chaque fois la même question posée sous un angle différent : qu'est-ce qui relie vraiment les chansons d'un disque entre elles ? C'est ce fil qui a tenu toute l'émission, de Frank Sinatra en 1955 jusqu'à Soldier Side de System of a Down, qui referme en 2005 la boucle ouverte par Guns N'Roses le 17 septembre 1991.

Chakchouka revient la semaine prochaine, sur RTCI, avec un tout autre thème et un tout autre mélange de genres.


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