Réformer l'École Tunisienne : Un Débat en Deux Temps

Réformer l'École Tunisienne : Un Débat en Deux Temps

Il y a des sujets qui méritent qu'on s'y attarde, qu'on les décortique, qu'on les explore sous tous leurs angles. La réforme du système éducatif tunisien en fait partie. C'est pourquoi j'ai voulu consacrer deux émissions complètes de "La Valeur Ajoutée" à ce sujet crucial, en recevant deux voix expertes qui nous aident à comprendre où nous en sommes et surtout, où nous pourrions aller.

Première Partie : Le Diagnostic Sans Concession

Dans la première partie de cette discussion, j'ai reçu Nadia Zrelli, chercheuse à l'Université de Carthage spécialisée dans l'éducation inclusive et le décrochage scolaire, et Abdelbasset Ben Hassan, président du conseil d'administration de l'Institut Arabe des Droits de l'Homme.


Partie 1 : "La Valeur Ajoutée - القيمة المضافة" sur Radio Essaida FM

Le constat d'Abdelbasset Ben Hassan est sans appel : "L'école n'est plus un ascenseur social, elle est devenue partie intégrante de la crise." Cette phrase résume à elle seule la gravité de la situation. L'école qui devait émanciper, élever, ouvrir des horizons, se retrouve aujourd'hui à produire des inégalités, du décrochage, de la frustration.

Les Chiffres Qui Interrogent

Au cours de cette première discussion, nous avons mis sur la table des chiffres révélateurs :

  • Plus de 2,3 millions d'élèves dans un système dont le budget dépasse 8 milliards de dinars
  • 90% de ce budget part dans les salaires
  • 72% des enseignants n'ont aucune formation au numérique
  • 75% des familles ont recours aux cours particuliers
  • 42,1% des diplômées universitaires sont au chômage
  • Seulement 5% des enfants en situation de handicap sont intégrés dans les écoles

Ces statistiques ne sont pas juste des nombres. Ce sont des vies, des parcours brisés, des talents gaspillés, des espoirs déçus.

"Nous avons un système qui affiche 85% de réussite au bac, mais 47% de ces lauréats ne trouvent pas leur place dans l'enseignement supérieur. C'est le symptôme d'un système en panne."

Le Cœur du Problème : Une Vision Fragmentée

Ce qui m'a particulièrement frappé dans cette première partie, c'est l'insistance de nos invités sur l'absence de vision systémique. Nadia Zrelli l'a bien expliqué : on ne peut pas réformer l'école sans réformer en même temps la formation des enseignants, les programmes, l'infrastructure, et même notre rapport à l'éducation.

Abdelbasset Ben Hassan a rappelé un point historique essentiel : dans les années 60 et 70, la Tunisie était plus pauvre qu'aujourd'hui, mais elle a fait le choix stratégique d'investir massivement dans l'école publique. Ce choix a porté ses fruits pendant des décennies. Puis, progressivement, nous avons commencé à nous détourner de ces principes fondateurs.

Les abandons successifs :

• La gratuité réelle de l'enseignement

• Les bourses et le système de cantines

• L'alphabétisation et l'éducation des adultes

• L'investissement dans les infrastructures

Deuxième Partie : Et Les Solutions ?

La semaine suivante, nous avons poursuivi cette conversation pour explorer les pistes de solution. Parce qu'identifier les problèmes, c'est bien. Mais proposer des voies de sortie, c'est mieux.


Partie 2 : "La Valeur Ajoutée - القيمة المضافة" sur Radio Essaida FM

Abdelbasset Ben Hassan a ouvert cette seconde partie avec une proposition audacieuse : pourquoi ne pas fusionner les trois ministères — Éducation, Enseignement Supérieur et Formation Professionnelle — sous une seule tutelle ? L'idée est de créer une cohérence, une vision unifiée de l'école primaire jusqu'à l'université et la formation professionnelle.

Le Contrat Social Pour l'Éducation

L'une des propositions les plus intéressantes qui a émergé de nos discussions, c'est celle du contrat social pour l'éducation. L'idée : rassembler tous les acteurs — gouvernement, société civile, enseignants, parents, élèves, secteur privé — autour d'une table et poser les questions essentielles :

  1. Quelle école voulons-nous ?
  2. Quel profil de citoyen voulons-nous former ?
  3. Comment garantir l'équité des chances dès le départ ?
  4. Comment répartir les ressources de manière juste ?

Abdelbasset Ben Hassan a insisté sur deux conditions préalables à toute réforme réussie :

1. Une culture réformatrice : Arrêter de tout recommencer à zéro à chaque changement. Construire sur ce qui fonctionne, améliorer ce qui peut l'être, abandonner ce qui a échoué.

2. Une gouvernance des réformes : Assurer la durabilité des projets éducatifs au-delà des mandats politiques.

Le Décalage Diplômes-Emploi

Nadia Zrelli a développé un point crucial que je trouve particulièrement pertinent : le décalage entre les diplômes universitaires et le marché du travail. Elle a démontré que le problème n'est pas que nos jeunes sont "surqualifiés", mais que l'écosystème tout entier est dysfonctionnel.

D'un côté, nous avons des universités qui forment selon des programmes souvent déconnectés des réalités économiques. De l'autre, des entreprises qui ne font pas confiance aux diplômes tunisiens et préfèrent recruter ailleurs ou former elles-mêmes. Entre les deux, des mécanismes de stages et d'insertion professionnelle qui ne fonctionnent pas.

"Un ingénieur qui sort de Tunis n'a pas les mêmes opportunités qu'un ingénieur qui sort de Sidi Bouzid. Le diplôme est le même, mais l'écosystème d'emploi ne l'est pas."

Les Pôles de Compétitivité Régionaux

Une idée intéressante a émergé : celle des pôles de compétitivité régionaux. Plutôt que d'avoir un système centralisé qui produit les mêmes diplômes partout, pourquoi ne pas adapter les formations aux réalités économiques locales ? Des formations en agronomie et agroalimentaire à Tozeur, en technologies maritimes à Sfax, en tourisme et patrimoine dans certaines régions...

Ma Réflexion Personnelle

Ce qui m'a le plus marqué dans ces deux heures de discussion, c'est l'espoir qui subsiste malgré la gravité du diagnostic. Nos invités n'ont pas versé dans le catastrophisme. Ils ont au contraire insisté sur le fait que les solutions existent, les compétences sont là, les expériences réussies aussi.

Ce qui manque, selon eux — et je partage totalement cet avis — c'est la volonté collective de s'asseoir ensemble et de construire un projet commun. Pas un projet de ministre, pas un projet de parti, pas un projet d'une frange de la société. Un projet national, ancré dans un contrat social clair.

Les Questions Qui Restent

Ces deux émissions soulèvent plus de questions qu'elles n'apportent de réponses définitives. Et c'est normal. Une réforme éducative ne se fait pas en deux heures de débat radiophonique. Mais au moins, nous avons posé les jalons d'une réflexion collective :

  • Comment redonner à l'enseignant son statut et sa dignité ?
  • Comment intégrer réellement le numérique dans l'enseignement ?
  • Comment garantir l'équité territoriale dans l'accès à une éducation de qualité ?
  • Comment créer des passerelles efficaces entre l'école, l'université et le monde du travail ?
  • Comment faire de l'éducation inclusive une réalité et pas juste un slogan ?

Un Appel à l'Action

Abdelbasset Ben Hassan a terminé notre discussion sur une note que je trouve essentielle : l'éducation n'est pas qu'une affaire de ministères. C'est l'affaire de nous tous. Chaque parent, chaque enseignant, chaque citoyen, chaque entreprise a un rôle à jouer.

Le changement ne viendra pas d'en haut uniquement. Il viendra de cette pression collective, de cette exigence partagée pour une école qui forme des citoyens, des penseurs, des créateurs, pas juste des diplômés.

💡 Pour Conclure : Réformer l'école tunisienne n'est pas un luxe, c'est une urgence. Ce n'est pas une question technique, c'est une question de choix de société. Voulons-nous une société où chaque enfant, quel que soit son origine, sa région, sa condition sociale, a les mêmes chances de réussir ? Si la réponse est oui, alors il est temps de passer des paroles aux actes.


À propos de l'émission : "La Valeur Ajoutée - القيمة المضافة" est diffusée tous les mardis de 11h à midi sur Radio Essaida FM. Cette émission est réalisée dans le cadre de l'initiative "Économie pour Tous" sous la supervision de l'Institut Arabe des Droits de l'Homme et de l'Institut Arabe des Chefs d'Entreprises. Elle bénéficie du soutien du projet Savoirs Éco, financé par l'Union Européenne et mis en œuvre par Expertise France, qui vise à renforcer les structures productrices de connaissances économiques en Tunisie.

Pour aller plus loin : Vous pouvez consulter les articles et études de Nadia Zrelli sur la plateforme ecotous.tn ainsi que les travaux de l'Institut Arabe des Droits de l'Homme sur les questions d'éducation et de contrat social.

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