Quand la Tunisie Repense son Économie : Un An Après la Réforme des Chèques

Un An Après la Réforme des Chèques : Où en Sommes-Nous ?

Il y a des sujets qui paraissent techniques en surface, mais qui touchent en réalité à la vie quotidienne de chacun d'entre nous. La réforme du système des chèques en Tunisie en fait partie. C'est précisément pour cela que j'ai voulu recevoir le professeur Habib Zitouna dans mon émission "القيمه المضافه" (La Valeur Ajoutée) sur Radio Essaida FM, pour décortiquer ensemble ce sujet qui fait débat.

Une Réforme Qui Change Tout

Dans cette émission, nous avons reçu le professeur Habib Zitouna, enseignant en sciences économiques à la faculté de Tunis, pour décortiquer la loi n°41 relative à la réforme du système des chèques entrée en vigueur en février 2024.

Un an après, les chiffres sont éloquents : une chute de 94% dans l'utilisation des chèques, passant de 68 000 chèques quotidiens à moins de 4 000 en mars 2025. Un bouleversement total.


L'émission complète : "La Valeur Ajoutée - القيمة المضافة" sur Radio Essaida FM

Le Vrai Problème Mis à Nu

Ce que notre discussion a révélé, c'est que le chèque en Tunisie n'était pas utilisé comme un simple moyen de paiement, mais comme un outil de crédit déguisé et de garantie. Les entreprises se donnaient des chèques avec la consigne de "ne pas les encaisser avant deux ou trois mois". Cette pratique, bien qu'illégale, était devenue la norme faute d'alternatives de financement accessibles.

Le professeur Zitouna a soulevé un point crucial : derrière cette utilisation détournée du chèque se cache un système bancaire qui ne remplit pas pleinement son rôle. Quand seulement 30% des Tunisiens ont un compte bancaire, et que l'accès au crédit reste compliqué même pour ceux qui en ont un, les citoyens et les entreprises cherchent naturellement des solutions de contournement.

Les Conséquences Concrètes

Au cours de notre échange, nous avons analysé les impacts réels de cette réforme :

  • 70% des entreprises ont été affectées négativement
  • Certains secteurs comme la construction ont vu leurs ventes chuter de 30%
  • L'utilisation du cash a augmenté de 18%
  • Les paiements électroniques ont augmenté de 20,8%
  • Les virements bancaires ont progressé de 40%
  • L'utilisation des lettres de change a explosé de 155%

Ces chiffres soulèvent des questions importantes sur l'économie informelle et la traçabilité des transactions.

"Ce qui m'a particulièrement marqué dans cette discussion, c'est que nous avons des alternatives, mais sont-elles suffisantes ?"

Le Vrai Défi : Tout Repenser

Le professeur Zitouna a été très direct : le problème n'est pas seulement le chèque, c'est tout le système de paiement et de financement tunisien qui est à la traîne. Il a comparé notre situation à celle de pays africains comme le Kenya, le Rwanda ou l'Éthiopie, où le paiement mobile est devenu la norme, même dans les couches populaires.

La plateforme TuniChèque, censée moderniser le système, permet désormais de vérifier instantanément la provision d'un chèque. C'est un pas en avant, mais insuffisant si les alternatives digitales ne sont pas accessibles à tous.

Les Questions Qui Dérangent

Nous avons également abordé des cas particuliers qui touchent directement les citoyens :

Question 1 : Que se passe-t-il quand quelqu'un se présente aux urgences médicales sans moyen de paiement immédiat ?

Question 2 : Comment un petit commerçant peut-il investir dans des terminaux de paiement électronique face aux commissions bancaires élevées ?

Ces questions ne sont pas secondaires, elles sont au cœur de l'équité du système.

Ma Lecture de la Situation

Ce qui ressort clairement de cette discussion, c'est que nous sommes à un carrefour. Cette réforme peut être vue comme un électrochoc nécessaire pour forcer la modernisation de notre économie, ou comme une mesure précipitée qui pénalise ceux qui n'ont pas accès aux alternatives digitales.

Le professeur Zitouna a insisté sur un point fondamental : le changement doit être collectif. Il ne suffit pas de modifier la loi, il faut que :

  1. Les banques s'adaptent et modernisent leurs services
  2. Les commerçants proposent des solutions de paiement diversifiées
  3. L'État régule intelligemment
  4. Nous, citoyens, exercions une pression constructive pour améliorer le système

Ce Qu'il Faut Retenir

Cette discussion de 54 minutes nous a permis d'explorer en profondeur un sujet technique avec clarté et pertinence. Nous avons pris le temps d'examiner toutes les dimensions de cette réforme.

Pour ceux qui veulent approfondir le sujet, le professeur Zitouna a également donné une conférence lors d'une table ronde organisée par Conect l'été dernier. De nombreux articles et analyses sur la réforme du système des chèques et d'autres sujets économiques sont accessibles sur la plateforme ecotous.tn.

💡 Conclusion : Ce débat sur les chèques est en réalité un débat sur le type de société que nous voulons construire : une société inclusive où le digital est un outil d'émancipation, ou une société à deux vitesses où seuls les mieux équipés peuvent prospérer.


À propos de l'émission : "La Valeur Ajoutée - القيمة المضافة" est diffusée tous les mardis de 11h à midi sur Radio Essaida FM. Cette émission est réalisée dans le cadre de l'initiative "Économie pour Tous" sous la supervision de l'Institut Arabe des Droits de l'Homme et de l'Institut Arabe des Chefs d'Entreprises. Elle bénéficie du soutien du projet Savoirs Éco, financé par l'Union Européenne et mis en œuvre par Expertise France, qui vise à renforcer les structures productrices de connaissances économiques en Tunisie.

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