Mardi 10 février, une nouvelle série d’émissions économiques a pris son envol sur Essaida FM : القيمة المضافة.
L’ambition est simple : proposer un décryptage régulier et accessible des sujets économiques qui structurent notre quotidien (emploi, entreprises, investissement, productivité, réformes publiques...) avec des invités capables de mettre les chiffres, les textes et la réalité du terrain en perspective.
Pour ce premier épisode, nous avons choisi un sujet qui suscite beaucoup d’attentes… et aussi beaucoup d’inquiétudes : la réforme du Code du travail en Tunisie, portée par la loi n°9-2025 du 21 mai 2025, notamment sur l’organisation des contrats et l’encadrement de la sous-traitance (المناولة).
Cette émission s’inscrit dans un cadre de soutien plus large : le programme est appuyé par Savoirs éco, un projet financé par l’Union européenne et mis en œuvre par Expertise France, qui vise à soutenir les Structures Productrices de Savoirs à vocation Économique (SPSE) en Tunisie.
Pourquoi commencer par la réforme du travail ?
Parce que le marché de l’emploi tunisien est sous pression. Les derniers chiffres rappelés dans l’émission sont sans appel :
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un taux de chômage autour de 15%,
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une situation particulièrement critique chez les jeunes,
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et une précarité persistante (emplois non déclarés, absence de couverture sociale, contrats instables).
Dans ce contexte, la réforme est souvent présentée comme un “tournant social” : elle vise à réduire l’emploi précaire, à renforcer la stabilité des travailleurs et à limiter certaines formes d’intermédiation dans la relation de travail.
Mais une réforme du droit du travail n’est jamais neutre : elle touche la structure des coûts, la flexibilité des entreprises, la manière dont on recrute, dont on sous-traite, dont on s’adapte aux pics d’activité… et donc, in fine, la dynamique d’emploi.
L’idée-force qui a traversé tout l’épisode :
👉 Protéger les travailleurs, oui. Mais le succès dépendra de la manière dont la réforme est appliquée, clarifiée et accompagnée.
Ce que la loi change : les points clés expliqués simplement
Pour poser le cadre, l’émission a rappelé les principaux axes de la réforme :
1) Le CDI devient la règle
La réforme met en avant un principe clair : le contrat à durée indéterminée (CDI) est la norme, et le contrat à durée déterminée (CDD) devient l’exception, réservé à des situations spécifiques (par exemple remplacement temporaire, saisonnalité, hausse exceptionnelle d’activité…).
2) Période d’essai encadrée
La période d’essai est plafonnée (avec des conditions de renouvellement). L’objectif affiché est de limiter les pratiques où l’essai devient une période d’instabilité prolongée.
3) Sous-traitance : le point le plus sensible
Le débat le plus dense de l’émission a porté sur la sous-traitance / المناولة : qu’est-ce qui est réellement interdit, qu’est-ce qui reste possible, et comment distinguer :
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la sous-traitance de main-d’œuvre (mettre des travailleurs “à disposition” d’une autre entreprise),
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de la prestation de services (un service rendu, avec une responsabilité et une expertise propre au prestataire).
C’est là qu’apparaît un sujet central : la frontière est parfois fine, et beaucoup d’acteurs économiques attendent des clarifications.
Le point de vue de l’invité : une réforme utile, mais fragile sans dialogue ni textes d’application
Notre invité, Mondher Khanfir (conseiller en politiques publiques), a insisté sur plusieurs idées structurantes.
1) Une réforme sans dialogue approfondi est plus difficile à appliquer
Selon lui, un texte de cette importance aurait gagné à être discuté plus largement avec les parties concernées (entreprises, syndicats, secteurs spécifiques), car les zones d’interprétation deviennent ensuite des sources de conflits et d’incertitudes.
2) Ne pas confondre cette réforme avec une politique de lutte contre le chômage
Un point important a été martelé : cette réforme vise surtout à régulariser et encadrer des relations de travail existantes, pas à résoudre mécaniquement le chômage.
En d’autres termes : elle peut améliorer la qualité de l’emploi, mais elle ne crée pas automatiquement des postes.
3) Le risque d’effets pervers existe
L’émission a évoqué plusieurs effets possibles si l’application reste floue ou trop brutale :
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gel de recrutements,
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“ajustements préventifs” dans certaines entreprises,
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difficultés pour des structures fragiles : PME, start-ups, associations (notamment quand l’activité est liée à des projets limités dans le temps),
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inquiétudes dans des secteurs où le recours à des prestataires externes est structurel.
Le message n’était pas “pour ou contre” : plutôt comment éviter que l’objectif social produise des blocages économiques.
Flexisécurité : un modèle inspirant ?
Un des moments clés de l’épisode a été l’introduction de la notion de “flexisécurité” (flexibilité + sécurité), inspirée de certaines expériences européennes, notamment nordiques.
Le principe :
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accepter une certaine flexibilité contractuelle,
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mais renforcer en contrepartie les protections “portables” : formation continue, accompagnement vers l’emploi, droits sociaux, mécanismes d’assurance chômage, reconversion.
En résumé : la sécurité ne dépend pas uniquement du type de contrat, mais aussi du parcours (compétences, mobilité, protection sociale, capacité à rebondir).
Quelles solutions ont été proposées dans l’émission ?
Pour sortir du débat théorique et aller vers des pistes opérationnelles, plusieurs recommandations ont été discutées :
✅ 1) Créer un observatoire indépendant
Un dispositif tripartite (État, syndicats, organisations professionnelles) pour suivre l’impact réel de la réforme sur :
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l’investissement,
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l’emploi,
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la productivité,
et produire des constats sur la base de données et de retours terrain.
✅ 2) Accélérer et clarifier les textes d’application
C’est probablement la demande la plus urgente. Une grande partie de la confusion vient de termes et de frontières qui doivent être rendus opérationnels, notamment la notion de “cœur d’activité” (صلب النشاط) et la distinction “main-d’œuvre vs services”.
✅ 3) Prévoir des mécanismes adaptés aux petites structures
PME, TPE, associations, structures de projet : le même cadre peut produire des effets très différents selon la taille et le modèle économique. L’idée : simplifier, adapter, et éviter une charge disproportionnée.
✅ 4) Évaluer par secteur, pas uniquement “en moyenne”
Tous les secteurs ne fonctionnent pas pareil : BTP, agriculture, services, numérique, médias…
Le besoin exprimé : une lecture sectorielle pour éviter des solutions uniformes à des réalités très différentes.
Conclusion : une réforme à réussir, pas seulement à promulguer
Ce premier épisode a posé une méthode que nous voulons garder pour la suite : partir du réel, des chiffres, des textes, et surtout des implications concrètes.
La réforme du Code du travail est un sujet social, mais aussi économique. Sa réussite dépendra de quatre facteurs :
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clarté juridique,
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capacité de contrôle,
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accompagnement,
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dialogue et mécanismes de suivi.
La série القيمة المضافة continuera à ouvrir ces sujets, sans slogans : pour comprendre, débattre et proposer.

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